Histoire de poupées

L’installation Histoire de poupées, disposée en cercle, comprend 4 panneaux symbolisant les 4 périodes de la vie. Chaque période comporte trois vitrines de 24×28,5 cm. accrochées à hauteur du regard. Le fond des 12 vitrines est un miroir. L’envers de la porte est recouvert d’une plaque de 54 miroirs carrés.

L’enfance : la première vitrine assemble des diapositives (ouvertes, travaillées avec des écolines, du vernis vitrail, du papier de soie de couleur et divers matériaux comme du sucre cristallisé, puis recollées) des photographies de ma maman, de moi bébé (photocopiées sur transparents), deux petits poissons en cristal et des bâtons de sucre de canne. La seconde vitrine expose 3 diapositives également retravaillées, des photographies sur transparents de mes parents lors de leur mariage, de moi dans mon landau et de mes grands-parents avec papa, d’objets miniaturisés (poussins en plumes jaunes, mimosas, minuscule flacon en verre empli de sel de bain jaune, ma gourmette de bébé avec mon prénom) et des plaques de verres gravées de poissons. La troisième vitrine montre une balance, des poids de mesure, un cageot de bouteilles de lait, une caisse enregistreuse (miniatures rappelant le magasin COOP tenu par ma mère), des peluches miniaturisées cachées derrière des plaques de verre gravées de peluches et des photographies (sur transparents) de maman et moi, un portrait de classe, de vacances. Cette série se termine par une poupée à la tête de porcelaine, offerte par ma grand-mère (elle servait aux petites filles à apprendre à coudre), dont la robe, le gilet et la chevelure sont décorés de matériaux utilisés pour fêter Noël.

L’adolescence : La première vitrine associe de même photographies sur transparents (de moi, de moi avec maman et ma grand-mère, de moi en vacances dans une ferme de la Beauce, de papa), des objets miniaturisés : pot de chambre ancien en porcelaine (souvenir d’un accident), pot de confiture et bol…) et des plaques de verre gravées de poissons et de peluches. La seconde vitrine reprend les mêmes techniques et éléments : photographie de mon Directeur de Thèse, des miniatures (planche à dessin avec crayons, encrier, livres, palette avec pinceaux, chouette en céramique) et plaques de verre gravées de personnages fantastiques, d’une chouette. La troisième vitrinemontre des objets blancs, argentés, nacrés, à suspendre au sapin de Noël cachés derrière des plaques de verre gravées de « pogs » dans des situations humoristiques. Les pogs étaient collectionnés et échangés par les enfants très souvent dans les cours de récréation. Cette série s’achève avec une de mes robes blanche décorée d’éléments de Noël en particulier de petits miroirs de formes diverses, de galons argentés sur un buste argent.

La maturité : La première vitrine expose une photographie de notre mariage en 1971 (photocopiée sur transparent), des objets miniaturisés à dominante rouge et une bague avec deux coeurs offerte par mon mari, de plaques de verre gravées de poissons, d’un oiseau phénix. La seconde vitrine possède une photographie de notre couple, des objets miniaturisés (bouteille de parfum, fragment de vison, sac avec lunettes et escarpins, boîte et miroir) et des plaques gravées de chats. La troisième vitrine associe des objets miniaturisés à dominante verte et argent (verres, tasses…) et des plaques gravées de chevaux. Cette série se clôt par un buste de femme blanc décoré d’éléments utilisés à Noël.

La vieillesse : La première vitrine est consacrée à notre fille Ingrid. Elle expose photographies sur transparents, objets miniaturisés (landau, nécessaire pour le bain, doudou dans un panier, gourmette de bébé) et des plaques gravées de chats. La seconde vitrine est dédiée à notre fils et possède également des photographies familiales, des miniatures (jouets, nécessaire pour la toilette, berceau de baptême) et des plaques gravées d’oiseaux. La troisième vitrine est destinée à notre couple vacant à ses occupations (casseroles en cuivre, ancienne machine à coudre miniaturisées), photographies de la ferme des parents de mon mari dans le Perche et des plaques gravées de chats, d’un couple de lions, d’un buffle. Des poupées habillées par mes soins terminent cette dernière série. Elles symbolisent les descendants.

Les objets miniaturisés font écho à un jeu que je partageais, petite, avec une amie, Jacqueline. Nous achetions dans une quincaillerie ou « marchand de couleurs » des petits sachets renfermant des miniatures et nous confectionnions les petits éléments (cahiers, livres, crayons, sacs d’école, vêtements, jouets…) Le tout disposé dans une grande caisse.

La problématique de l’échelle : les objets miniaturisés basculent l’ensemble de nos coordonnées spatio-temporelles. Les êtres et les objets ont ce que Boltanski définit comme « une taille affective ». Taille liée aux sentiments, aux affects. C’est le monde du jouet et de la miniaturisation. Claude-Lévi-Strauss voyait dans tout modèle réduit l’équivalent d’un « chef-d’oeuvre » au sens du compagnonnage ; une oeuvre résumant et totalisant une expérience. La transposition et la réduction des propriétés et dimensions de l’objet a pour corollaire la maîtrise d’une totalité. L’ensemble des résistances sensorielles et perceptives opposé par l’objet est surmonté. La démarche qui préside à l’élaboration de la miniaturisation est cérébrale et n’implique pas le « corps à corps » avec la matière et l’étendue comme dans le cas d’un all over.

Comme dans l’installation Merveille des 4 saisons, cette installation est une sorte de « boîte à images » aux reflets fragmentés et démultipliés comme un gigantesque kaléidoscope : dans les vitrines chaque case renvoie grâce au miroir couvrant le fond les reflets des dessins gravés sur le verre, des objets miniaturisés, des photographies réduites photocopiées sur transparents mais également le reflet de mon visage ou de celui du spectateur. Les vitrines avec leur multiplicité de reflets renvoient à ma multiplicité, à celle du spectateur, à notre identité éclatée en proie à nos questionnements.

Cette multiplicité est accentuée par les miroirs en mosaïque jouxtant chaque vitrine où nous pouvons nous amuser à reculer, à avancer pour nous démultiplier. L’intérêt des miroirs ou des matériaux présentant les qualités du miroir est de pervertir l’opposition intérieur/extérieur ou la réalité intrinsèque de l’oeuvre et du monde environnant.

Histoire de poupées induit la problématique transparence/opacité qui perturbe nos repères, notre relation à l’espace, à nous-mêmes. La transparence est ce qui oppose au regard la moindre résistance ; au contraire l’opacité est la résistance maximale. Le verre apparaît comme matériau différentiel ; il permet une aperception subtilement fine de la matière. La transparence sublime la matière. Les vitrines, lieu d’exposition, isolent, mettent à distance, servent d’index à l’opacité des matériaux et matières exposées.